L'appartement 22

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L’appartement 22,
279 avenue Mohamed V,
MA-10000 Rabat,
T +212663598288,
Mohssin Harraki | Greffer, Espalier, Dresser

Greffer, Espalier, Dresser
Mohssin Harraki
25 juin-16 août 2014
L’exposition est prolongée jusqu’au 30 Septembre 2014

Commissaire de l’exposition Emma Chubb (Délégation artistique)

jeudi 19 juin 2014

Greffer, v. « 1b. trans. et fig. Insérer quelque chose sur ou à quelque chose, l’y ajouter, l’y introduire afin de créer une union vitale ou indissoluble. »

Espalier, v. « 3. trans. L’action de forcer (une plante) à croitre sur un espalier, pour qu’elle s’appuie dessus, ou sur l’espalier. Egalement fig. »

Dresser, v. « 2a. Vaincre l’aspect sauvage ou la violence (d’un homme, animal ou chose) ; soumettre, asservir, enrayer, rendre doux, maniable ou docile. » 1

Le titre du nouvel ensemble d’oeuvres et de l’exposition éponyme de Mohssin Harraki à L’appartement 22 provoque des images botaniques, offrant une description simplifiée de l’horticulture : greffer une plante sur une autre, et l’espalier. En d’autres termes, la dresser. L’Homme triomphe de la nature et lui fait donner des fruits étranges, toute l’année et hors saison.

Greffer, Espalier, Dresser est une installation de trente trois dessins et le premier travail de Harraki depuis qu’il est retourné au Maroc. Après avoir passé sept ans en France, où il a été diplômé des écoles d’art de Toulon et de Dijon et après s’être installé à Paris, il retourne en janvier 2014 à Asilah, sa ville natale, sur la côté nord de l’atlantique, au Maroc, et installe son studio dans un ancien restaurant. Harraki, ancien diplômé de l’Institut des Beaux Arts de Tétouan en 2007, fait partie de ce qu’Abdellah Karroum appelle la « Génération 00 », dont les membres inclut des artistes tels que Mustapha Akrim, Yto Barrada, et Younès Rahmoun, mais également Karroum lui-même. 2

Ce que Harraki appelle dessins—rasūmāt en arabe—sont en fait trois panneaux en fer d’un carré d’un mètre et demi accrochés comme des peintures sur les murs de L’appartement 22, et trentes pages en fer rassemblées dans un carnet en spirale montré comme une sculpture sur une grande table en bois, rappelant un pupitre. Formellement, les œuvres sont hybrides : les larges panneaux ont été gravés, meulés, soudés, érodés et peints, tandis que les pages du carnet mélangent le collage, la peinture et la gravure. Les racines étymologiques de greffage du Latin graphium, ou stylet, ainsi que le laborieux processus de dessiner sur de grandes dalles de fer montrent que ces travaux ont également été greffés, espaliés et dressés. Harraki utilise une meuleuse, un arc à souder et de l’acide pour dessiner sur ces trois plaques de fer, des plaques qui ont elles-mêmes été espaliées sur un large cadre en métal afin de ne pas se déformer et se courber. On dit qu’un artiste maitrise une technique mais on peut aussi dire qu’il dresse sa matière. Ou en tout cas, essaye.

Pour Harraki, la métaphore botanique de greffer, espalier, et dresser correspond à sa manière de considérer l’histoire patrilinéaire et sa transmission, sujets qui ont été au cœur de son travail depuis 2010 et constituent un autre lien important entre Harraki et sa génération d’artistes. L’Histoire a longtemps été greffée aux généalogies des grandes figures religieuses ou politiques, l’arbre généalogique offre donc à l’artiste une manière d’explorer les processus de la sélection anormale—c’est à dire la manipulation ou l’exclusion—qui sous-tendent cette Histoire. Pourtant, dans les mains de Harraki, cette archétype s’avère beaucoup plus vaste que son concept standardisé dans les manuels scolaires, les généalogies, ou les biographies. Bien que de nombreux dessins conservent la forme des arbres évoqués, dans d’autres cas, tout point de référence organique est perdu dans les lignes nettes qui entaillent profondément la surface du fer. Dans ces dessins, l’arbre généalogique devient un organigramme bureaucratique ou un graphique bien tracé, un clin d’oeil, peut-être, à l’administration de l’histoire et à ses institutions, notamment celles de l’éducation.

Comme l’organigramme et le graphique, l’arbre généalogique est utile précisément pour sa capacité à transformer les relations humaines complexes en une forme linéaire. C’est également une forme de dressage, qui sert à expliquer les contingences sociales, historiques et politiques en utilisant des tableaux à double entrée, des variables dépendantes, et des théories généralisables. Mais la simplicité graphique des arbres de Harraki est déceptive et c’est ainsi l’incertain et l’hybridité qui caractérisent ses dessins. Aucun nom de famille n’apparait ici. Seuls les prénoms sont gravés, tels une légende, dans le bord des panneaux ou pour ainsi dire dans la marge d’une page. Les dates apparaissent également, alternant les chiffres arabes communément utilisés au Maghreb, et leurs homologues indo-arabes qui prédominent dans le Mashreq, mais elles ne sont pas renseignées. De la même manière, les sommets ovoïdes et circulaires représentent un espace où l’on attend un nom, ou bien la trace de son effacement (par la meuleuse) ou de son noircissement (par la peinture). De toutes manières, Harraki ne fournit pas d’indication sur les correspondances entre les noms et les branches. Cette ambiguïté sur ce qui vient en premier et ce qui engendre, indique la mesure dans laquelle les arbres généalogiques de Harraki ne parviennent pas à transmettre l’information et la directionnalité première que l’on attend d’eux. Qui plus est, de nombreux noms se répètent à l’intérieur même des panneaux et du carnet mais également entre eux, vidant de son sens l’action de nommer en tant que désignation d’un individu pour le différencier d’un autre.

En effet, tous les noms qui apparaissent sur ces surfaces soudées, meulées et peintes sont sans ambiguïté masculins. Cela s’explique en partie par l’absence de femmes dans le matériel d’archive qu’a utilisé Harraki, que sont les dates fondatrices de nombreux partis politiques marocains, la liste des membres de l’Istiqlal, et des vieux manuels d’instruction à la police. Cela reflète aussi la réalité historique qui fait que, malgré la révision du code de la famille, les femmes marocaines ont peu de droits de succession et de dénomination. 3 Harraki utilise intentionnellement la position marginale de la femme dans les histoires nationales et familiales et la pousse à son extrême, en éliminant les femmes dans leur ensemble et en mettant en avant le phallocentrisme sous-entendu de ces arbres généalogiques entièrement composés d’hommes engendrés et qui n’engendrent que des hommes. En même temps, décrire comme anormaux ces arbres généalogiques sans femme risque de reproduire des élisions de longues dates de l’homme inscrit dans le champs du social et du politique, et la femme dans le champs de la nature. Dans le contexte de son engagement avec les processus et les pouvoirs de l’histoire, l’exclusion féminine significative de Harraki pose plutôt la question : dans quelle mesure l’unité familiale fonctionne en tant que site de l’enracinement et du renforcement de l’histoire officielle (al-ṭārīkh al-rasmī) au lieu de sa contestation ? La force physique et chimique dégagée pour greffer, espalier et dresser les surfaces métalliques—les outils éléctriques, l’acide, l’arc à souder, le matériel fait sur mesure—pose pourtant une autre question : quelle violence sous-tend ces arbres exclusivement masculins et les histoires qu’ils transmettent ?

Le greffage a également un sens biologique, spécifiant une réponse médicale techniquement avancée à un traumatisme aigu. D’où sa définition chirurgicale : « transplanter (un morceau de peau, de tissus, etc.) dans une partie différente du corps, ou depuis un animal à autre ».4 Quand l’opération est réussie, les marques qu’elle laisse sur le corps ne sont pas seulement les cicatrices d’un ancien traumatisme mais également les traces—ou les témoins—de la survivance du patient. C’est une procédure qui vise à la guérison. Nous devons regarder dans l’histoire afin de trouver une manière d’avancer, c’est ce que me disait Harraki après une longue journée à hisser ces dessins en fer sur les murs de L’appartement 22. Nous ne devons pas, en d’autres termes, tourner la page sur le passé, mais plutôt s’engager dans la tâche ardue d’y faire face ainsi qu’aux actes de greffer, espalier et dresser qui ont marqué l’histoire. Ainsi j’aimerais ajouter à Greffer, Espalier, Dresser de Harraki un dernier verbe, une dernière injonction : redresser. De toutes ses nombreuses définitions, deux apportent une considération particulière à notre contexte :

7b. Guérir, soigner, soulager (une maladie, une blessure, etc.) Egalement dans un contexte figuratif. Obs.

11d. Redresser la balance et les variables : restaurer l’équilibre, réajuster ou rendre juste une situation inégale ou inéquitable. 5

Redresser. Pour qu’on puisse regarder dans l’histoire du Maroc en vue de trouver une manière d’avancer, pour guérir, pour être régénéré.

E.C, Rabat, Juin, 2014

1. Définitions pour « greffer, v.1 », « espalier, v.1 » et « dresser, v.1 », OED en ligne, Presse de l’Université d’Oxford, Juin 2014.

2. Karroum a utilisé pour la première fois le terme « Génération 00 » pour se référer à « une génération d’artistes marocains vivant au Maroc ou à l’étranger qui ont commencé à produire des œuvres les quelques années précédentes et après le début du XXIe siècle » Voir « The Strait’s Passage, » traduit par Emma Chubb, in Six Lines of Flight : Shifting Geographies in Contemporary Art, Ed. Apsara DiQuinzio (San Francisco : Presse de l’Université de Californie, 2012) : 172. On peut voir l’origine de ce concept dans son texte curatorial pour l’exposition de Mustapha Akrim en 2011 à L’appartement 22 : Abdellah Karroum, “Mustapha Akrim : Article 13”, L’appartement 22.

3. Hizb al-Istiqlal, signifiant « le Parti de l’Istiqlal » en arabe, est le nom du parti politique nationaliste, originellement formé en 1944. En 2004, le code de la famille du Maroc (« Moudawana ») a été reformé, augmentant l’age minimum du mariage et garantissant de plus grands droits et protections pour les femmes, incluant la capacité à transmettre la nationalité marocaine dans certaines situations.

4. « Greffer, v.1 », OED en ligne, Presse de l’Université d’Oxford, Juin 2014.

5. « Redresser, v.1 », OED en ligne, Presse de l’Université d’Oxford, Juin 2014. Sur la question de redresser le passé, bien que lié au contexte de l’esclavage aux Etats-Unis, voir Saidiya V. Hartman, Scenes of Subjection : Terror, Slavery, and Self-Making in Nineteenth Century America (New York : Presse de l’Université d’Oxford, 1997).

Merci à Mohssin Harraki, Abdellah Karroum, Maud Houssais, et Abderrahmane Essaidi.

Traduit de l’anglais par Maud Houssais.

Ce projet est soutenu par la Fondation Almayuda (Barcelone)

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