L'appartement 22

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Suivre l’actualité, constituer une archive | Kenza Sefroui
(Transcription des rencontres de L’appartement 22)

Dans le cadre du cycle de rencontre sur l’archive, intervention du 20 Mai 2014 à L’appartement22
vendredi 15 août 2014

Les archives ne sont pas la préoccupation majeure des artistes qui se sont exprimés dans la revue Souffles, donc je n’ai pas une somme de documents à vous présenter.

Cette revue qui a été créé par un groupe de poètes francophones, dont Abdellatif Laâbi, Mostafa Nissabouri et Mohammed Khaïr-Eddine, et dont le premier numéro est sorti en 1966, était attentive à ce qui se passait à l’époque. Ces poètes n’avaient pas d’endroits où publier leurs textes et leur recherche était trop novatrice par rapport à ce que les pages des journaux culturels pouvaient présenter à l’époque. Ils ont alors décidé de créer leur tribune pour faire connaître leurs créations. De fil en aiguille, ils n’ont pas uniquement parlé de poésie, mais se sont également intéressés au cinéma, au théâtre, aux arts populaires, à la dimension économique et politique de la culture. Ils ont abordé des problématiques marocaines, mais pas seulement puisqu’ils se sont vraiment situés dans une vision large de la culture : ils étaient attentifs à ce qui se faisait en Algérie et en Tunisie, qui étaient les plus proches culturellement. Ils ont d’ailleurs accueillis dans les pages de Souffles les contributions des artistes de ces pays. La revue a aussi accueilli des plumes de poètes français tels que Bernard Jakobiak qui était à l’époque installé au Maroc. S’intéressant également à l’Afrique et l’Amérique latine, avec une sensibilité très politique, ils sont allés à la Havane (Cuba) pour couvrir le congrès culturel de 1969, soit 10 ans après la révolution cubaine. Il s’agit donc d’un groupe d’intellectuels avec une vision politique et engagée de la culture. Une grande partie des textes qui sont publiés dans Souffles concerne le rôle des intellectuels et des artistes dans un pays récemment décolonisé, avec comme problématique de sortir du sous-développement et de se battre pour plus de justice sociale. C’est une vision qui a amené une partie de l’équipe à s’engager politiquement, ce qui a amorcé un tournant à partir de 1969-70, faisant de Souffles une revue de la tribune du marxisme-léninisme marocain. Voici les grandes lignes de cette revue qui s’est terminée par l’arrestation de ces animateurs en janvier 1972. Cette revue culturelle a donc eu une conclusion tragique : beaucoup de ces auteurs ont été arrêtes, torturés, condamnés à de lourdes peines de prison. Cette histoire a eu des résonances jusqu’à aujourd’hui, dans la mesure où ils ont continué de produire et d’écrire en prison. Abdellatif Laâbi a passé huit ans en prison, pendant lesquels il a beaucoup écrit. Les prisonniers d’opinion ont formé ceux qui n’avaient pas eu la chance de poursuivre des études, ont poursuivi les leurs, ont monté des revues… En sortant de prison, certains militants sont revenus sur l’actualité politique et sont devenus l’âme et l’architecture de la société civile marocaine. Beaucoup ont continué à publier sur cette expérience des « années de plomb ». Par ailleurs, l’expérience de l’Instance Equité et Réconciliation (1), dès 2004, a remis sur le devant de la scène la question des témoignages. Puis le printemps arabe et le mouvement du 20 février ont contribué encore à rapprocher la mémoire de ces militants et les revendications contemporaines. Même si la revue a été stoppée en 1972 – et s’est arrêtée définitivement en 1974, après une tentative de relancer la publication par des militants en exil à Paris –, cette histoire ne s’est pas terminée. Les militants ont eu un rôle considérable dans la documentation des violations des droits humains et des crimes d’État durant ces années-là. Ils ont d’ailleurs travaillé en cheville avec les Comités de lutte contre la répression au Maroc, qui ont été la principale source de documentation pour Gilles Perrault, quand il a écrit Notre ami le roi en 1990.

Quand je parle de l’archive, j’ai tendance à penser que c’est une documentation qui reste quand une histoire est terminée et qu’on n’en a plus la mémoire vivante. Pour moi, l’archive concerne ce qui est devenu du domaine de l’histoire et non plus du domaine de la mémoire.

Ce qui m’a frappée à la lecture de cette revue, c’est à tel point elle était ancrée dans une époque, celle de la fin des années 1960 et du début des années 1970, et comment elle a reflété tous les débats qui ont été essentiels à ce moment-là. Elle avait pour projet de restructurer la culture marocaine et de critiquer les forces étatiques qui ne comprenaient pas leur travail. Elle a ainsi voulu s’ouvrir au maximum à tout ceux qui partageait son projet.

Or, il s’agit d’une revue militante et non institutionnelle, c’est-à-dire faite avec les moyens du bord, sans sponsors et avec des moyens techniques très limités. C’est ainsi la question de la reproduction qui se pose : quand on veut s’ouvrir à d’autres arts qu’à la littérature et aux écrits, sans argent, comment fait-on pour reproduire des photographies et des reproductions d’œuvres ? La revue s’est intéressée un peu à tous les domaines : aux arts plastiques, au cinéma, au théâtre… Seule la musique et la danse sont absentes. On note tout de même une volonté de regrouper toutes ces disciplines et d’être attentif à tout ce qui bougeait à cette époque. La revue, qui s’intéresse à l’actualité, donne des informations sur les événements. Par exemple, dans le numéro 14, on trouve une rubrique intitulée « Informations culturelles », sur les dernières parutions, la visite de tel écrivain qui allait donner une lecture à tel ou tel endroit, la sortie d’un film, la programmation d’une pièce de théâtre, etc. La question de comment rendre compte des événements qui, par nature, ne rentrent pas dans les pages réduites d’une revue s’est vite posée.

En ce qui concerne les expositions, je vais prendre l’exemple de l’exposition à la place Jamaâ El Fna, qui a été un des événements majeurs de la fin des années 1960. En 1969, pendant dix jours au mois de Mai, 6 peintres dont Mohammed Ataallah, Farid Belkahia, Mohammed Chabâa, Mustapha Hafid, Mohamed Hammidi et Mohammed Melehi sont allés place Jamaâ El Fna et ont présenté leurs œuvres dans l’espace public. Farid Bellkahia raconte qu’ils avaient profité d’une manifestation qui se tenait à Marrakech pour aller voir le pacha en lui disant que ce serait bien de faire une exposition. C’est comme cela que ça c’était fait. Voici un très bref résumé : « Actions Plastique : exposition Jamaâ Lfna, Marrakech ». On commence par les faits : « A partir du 9 mai et pendant dix jours s’est tenu à Marrakech, place Jamaâ Lfna, une exposition organisée par six peintres, Mohammed Ataallah, Farid Belkahia, Mohammed Chabâa, Mustapha Hafid, Mohammed Hamidi et Mohammed Melehi. Cette manifestation constitue la première exposition en dehors des galeries dans l’histoire de la peinture moderne au Maroc. Cette expérience, que les peintres cités espère continuer à approfondir, sera probablement renouvelée dans d’autres villes du pays ». Puis une note nous apprend : « Elle se tient au moment où nous mettons sous presse à Casablanca, place du 16 Novembre. » Comment la revue raconte-t-elle cette expérience ? « Nous donnons ici la parole aux peintres eux mêmes pour situer dans leur explication la signification de cette nouvelle forme artistique ». Après ces quatre courts paragraphes d’une phrase chacune pour annoncer l’événement, vous avez deux grands paragraphes qui sont donc des citations qui explicitent le projet : « A Jamaâ Lfna, à Marrakech, se déroulent à longueur de journée différents spectacles populaires. Dans cette atmosphère collective, les gens (de la ville, de la campagne, de toutes les couches sociales) se promènent dans un état d’âme particulier. Nous avons accroché nos travaux dans cette place pendant dix jours. Nous avons voulu rejoindre le public populaire là où il se trouve, disponible et décontracté, et nous lui avons proposé cette manifestation vivante : des tableaux exposés à l’air libre, dans une place publique. Des travaux en dehors du cercle fermé des galeries, des salons, dans lesquels ce public n’est d’ailleurs jamais rentré, ne s’est jamais senti concerné par ce genre de manifestations en vase clos. Des travaux qui subissent les mêmes variations atmosphériques que les gens, les murs, la place entière. Nous avons pris entièrement en charge notre idée, personne n’a servi d’intermédiaire entre nous et les gens qui sont venus par centaines voir de près nos travaux, ou qui les ont regardé de loin, des autobus, des boutiques, allant ou revenant de leur travail. Avec cette confrontation, nous avons voulu non seulement nous présenter directement et sans formalité à un public varié, mais aussi remettre en question les préjugés de type académique qui, d’une manière ou d’une autre, sont arrivés à influencer la façon de regarder l’homme de la rue. Nous avons voulu aussi réveiller l’intérêt de cet homme, sa curiosité, son esprit critique, le stimuler, faire de manière à ce qu’il intègre de nouvelles expressions plastiques dans son rythme de vie, dans son espace quotidien. Les longues discussions qui sont nées d’une manière sincère et directe nous encouragent à penser que ces buts peuvent être atteints, car, à la base, nous avons trouvé une grande réceptivité malgré les préjugés qui sont formulés à l’encontre de ce public. Et nous pouvons dire, à coup sûr, que ces discussions et toute l’expérience dans son ensemble ont été très importantes pour nous : nous nous sommes en effet posé d’une manière concrète le problème de l’art intégré au cadre urbain, à la rue, à la vision éloignée, à la lumière naturelle, etc., et, chose capitale, nous nous sommes rendu compte des problèmes posés par la communication artistique et des barrières qu’il nous reste à franchir en nous-mêmes, entre nous et envers ce public.  » Tout ce qui était consacré aux arts plastiques dans la revue Souffles était généralement attribué à Toni Maraini mais la source de la citation n’est pas mentionnée. Fait intéressant, pour raconter et montrer les tableaux de l’exposition, il y seulement quelques reproductions. Il y a là un double texte, un double jeu. L’équipe de Souffles, ou du moins la personne qui a rédigé cette rubrique, cite l’événement, rappelle le fait et s’efface complètement pour donner la parole aux peintres en mettant en avant le document qu’eux-mêmes ont produit pour présenter leur travail. En même temps, rien qu’en intégrant cette longue citation, qui finit finalement par constituer l’essentiel de l’article, ils se réapproprient ce contenu et l’assument complètement, comme s’il était de Souffles. C’est quelque chose de tout à fait précieux car ce n’est pas du tout le cas dans d’autres revues.

On retrouve également cela avec par exemple le cinéma. Dans le numéro 2 de Souffles, l’équipe réalise un dossier sur le cinéma, qui est également introduit par un très bref texte qui en donne l’orientation globale. Le dossier est constitué de quatre documents majeurs, un texte d’un mémoire adressé à Hassan II qui propose des actions pour mettre en valeur l’industrie et la profession cinématographique au Maroc. Vous avez là des documents établis par des professionnels : un texte du rapport adressé au ministre de l’Information concernant le Centre cinématographique marocain. Ces documents sont intégralement cités dans la revue et Souffles amène comme « valeur ajoutée » un débat. L’équipe constitue un panel de cinéastes, dont la discussion est retranscrite. Ce document porte cette fois sur les préoccupations artistiques. Le quatrième document est un index.

Ce que la revue met le plus en avant, c’est le genre du compte rendu. Pour le théâtre, Abdallah Stouky a fait par exemple un compte rendu sur le théâtre au Maroc. Un certain nombre d’acteurs et d’événements sont cités, intégrés à une argumentation propre à l’auteur de l’article. Il y a surtout des comptes rendus de livre, notamment signés par Abdellatif Laâbi, Mostafa Nissabouri ou Abdelkebir Khatibi, et qui dénotent une prise de position très personnelle. On décrit le livre, on donne envie aux gens de s’intéresser à l’actualité artistique, mais on formule également un point de vue. La création d’archive se trouve peut-être ici, c’est-à-dire en documentant une actualité, dans la trace constituée par le suivi de cette actualité culturelle. Souffles a fourni des comptes rendus personnels, a publié des reportages, et c’est finalement l’effet de citation qui produit l’archive.

Cette façon de procéder a été assez marginale dans les premiers numéros de Souffles dont l’objectif premier était la création. L’essentiel de ce qui constitue les numéros de Souffles dans sa première phase est des poèmes, des pamphlets, des textes hybrides. Ce que l’on vient d’évoquer vient en accompagnement mais n’est pas le cœur de la revue.

Quand la revue se politise de façon plus ouverte, elle est beaucoup plus dans une logique d’argumentation et de démonstration, pour prouver la pertinence de sa ligne politique. C’est donc à partir de ce moment-là que les auteurs de Souffles se mettent à reproduire de plus en plus de textes. Dans le numéro 18 par exemple, ils reprennent un long article sur le troisième cinéma de Fernando Solanas et Octavio Getino qui exprime une position tout à fait originale sur le rôle du cinéma dans un pays du Tiers Monde. Ils s’identifiaient totalement à cette vision et cette façon de faire, ils ont ainsi publié l’intégralité de ce document sur au moins dix-huit pages. Ce qui leur a valu dans le numéro suivant des protestations, de feu le cinéaste Idriss Karim, qui trouvait qu’il aurait fallu éditer l’article, et que, quitte à consacrer dix-huit pages au cinéma, autant suivre un peu plus l’actualité marocaine. Cet article, Vers un troisième cinéma, n’a pas été l’unique reprise. On a ainsi le sentiment en lisant les derniers numéros de Souffles que leur opinion et leur avis personnel refluaient et avaient moins de place pour s’exprimer. On s’aperçoit alors du manque de débats. Ce qui faisait la richesse de la première phase est nettement moins présent dans la deuxième.

Ceci dit, quand on regarde l’ensemble, vous avez une revue qui est par définition un travail collectif, un kaléidoscope avec des gens très différents : Abdellatif Laâbi n’est pas Mostafa Nissabouri, n’est pas Abdelkebir Khatibi, n’est pas Abraham Serfaty, n’est pas Ahmed Bouanani. Ces gens ont chacun eu leur trajectoire individuelle à la fois en tant que penseurs mais aussi en tant qu’artistes, poètes ou cinéastes. Quand chacun de ces gens vous ramène une partie de ce à quoi ils sont attentifs, cela donne une mosaïque vraiment très riche.

Avec le recul, on peut mesurer la richesse et l’originalité de ces comptes rendus, au sein d’une revue singulière, à la fois créative et intellectuelle, qui a fait acte sur le plan artistique politique. Une analyse comparative avec des revues et des journaux de la même époque pourrait montrer en quoi cette façon qu’a eu Souffles de faire de l’archive en étant attentifs à ce qui se passait a été singulière et originale.

K.S

Kenza Sefrioui est journaliste culturelle et critique littéraire à Tel Quel et à www.economia. ma. Elle a publié sa thèse de doctorat en littérature comparée : Souffles (1966-1973), es- poirs de révolution culturelle au Maroc (Editions du Sirocco, 2013), qui vient de remporter le prix Grand Atlas. Elle a aussi codirigé Casablanca œuvre ouverte, réédition augmentée de Casablanca, fragments d’imaginaire (Le Fennec, 2013). Cofondatrice des éditions En toutes lettres et activiste culturelle, elle milite dans l’association Racines (www.racines.ma) pour le développement culturel au Maroc et en Afrique, et organise des débats sur des probléma- tiques culturelles.
Mohammed Ataallah, Farid Belkahia, Mohammed Chabâa, Mustapha Hafid, Mohamed (...)