L'appartement 22

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L’appartement 22,
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Attent’Art, par YAE

vendredi 16 mai 2003

Le 16 mai 2003, Youssouf Amine Elalamy réagit physiquement aux attentats de Casablanca, jusqu’à être pris par un mal de ventre qui durera quatre jours. Le mal de ventre sera rapidement suivi par le mal d’écrire qui donnera lieu à un ensemble de textes publiés dans "Le Journal de YAE" aux éditions hors’champs. A travers Attent’Art, l’auteur pose la question de la création artistique et de son usage de l’actualité et de l’horreur.

ATTENT’ART

Faut-il, si peu de temps après les attentats meurtriers de Casablanca, créer des œuvres qui s’en inspirent ? Doit-on porter l’horreur dans le territoire de l’art ? L’artiste a-t-il le droit de faire feu de tout bois, sous prétexte qu’il est artiste ? Peut-il raisonnablement marcher sur des cadavres pour prendre de la hauteur, pour se donner à voir ? Au lendemain des attentats, les caméras de télévision se sont longuement attardées sur le carnage du 16 mai, relayées aussitôt par la presse écrite qui n’a pas non plus hésité à montrer l’horreur. L’artiste ne pourrait-il pas lui aussi choisir de la représenter ou, mieux, de l’accompagner, lui qui garde toujours un œil sur la folie des hommes et attend qu’ils détruisent pour se mettre à construire ? Si nous tolérons les images de presse quels que soient leur violence et leurs excès, c’est parce que nous les tenons pour vraies, objectives, en vertu du contrat tacite qui nous lie à l’institution médiatique. Avec l’art, il faut bien le dire, il en est autrement. Conscients du pouvoir esthétisant de l’art, nous ne pouvons imaginer, et encore moins accepter, que l’horreur puisse engendrer le beau. Dans un climat d’indignation générale, nous ne pouvons admettre, par exemple, que ces images puissent nous procurer du plaisir. Nous craignons que l’œuvre, dans sa volonté de sublimer l’objet, ne devienne irruption de couleurs dans le gris de l’actualité, laquelle, nous le savons, résiste mal au temps. Il y a donc toujours le risque que l’art ne l’emporte sur l’événement, qui n’en deviendrait, paradoxalement, qu’une pâle copie. Quelqu’un, un artiste, pourrait écrire une chanson. Pour ne pas oublier. Pour harmoniser nos cris et donner la mesure de notre peine. Il pourrait même la mettre en musique. Sommes-nous certains de ne pas nous laisser emporter ? Pourrons-nous lui résister ? Et si nous étions tentés de faire quelques pas ? Si nous nous laissions prendre dans la spirale de quelque danse interdite ? L’horreur, la mort, le suicide même, l’histoire de l’art en témoigne, n’ont jamais fait reculer l’artiste, bien au contraire. En 1974, Christian Boltanski photographie " ses suicides pour rires ". Il met en scène et donne à voir les accessoires de sa propre mort. Et, encore plus surprenant, voici comment l’artiste Ben décrit l’un de ses projets de théâtre : " Dynamite : Trois coups - Rideau. Entre un acteur. Il tient à la main une grande barre de dynamite avec une longue mèche. Il allume la mèche et attend assis au milieu de la scène, sur une chaise. Lorsque le feu atteint la barre, tout saute, l’acteur, la barre, la salle, le public, et le théâtre. Rideau. "

Tragédie en cinq Actes

Comment ne pas voir dans les actes terroristes de Casablanca un morbide projet théâtral, une tragédie en cinq actes, où chacun des acteurs interprète le script muet et néanmoins diabolique de quelque auteur anonyme. Le moins que l’on puisse dire c’est que chacun des acteurs cherche, et trouve, une mort spectaculaire. Et s’il n’a pas, de son vivant, occupé les devants de la scène, il sait que sa prestation finale fera la Une et qu’elle sera largement couverte par les médias. En acceptant ce rôle, il espère faire sauter la baraque. Chacun des terroristes sait qu’il y a là, réunis, tous les ingrédients du spectacle : l’éclairage, les costumes, la scénographie, la mise en scène, l’action, le tragique, et surtout, le public qui s’est déplacé pour l’occasion, a hésité entre deux chemises, deux couleurs, a fini par choisir cette place au premier rang. Quelles que soient les raisons qui l’ont poussé à " jouer ", le terroriste qui se présente sur la scène du crime, n’est plus qu’un acteur qui interprète le rôle que l’on a écrit pour lui. De personne, il est devenu personnage ; il s’est rasé la barbe, a troqué sa tenue afghane contre un jeans et une paire de baskets (c’est le metteur en scène qui l’a exigé de lui). Heureux de faire partie de la troupe, il n’hésite pas à jouer le rôle du méchant. Et, en amateur qu’il est, soucieux de plaire, il en fait trop. A l’instar de l’artiste Ben, quelqu’un peut-il aujourd’hui proposer une pièce de théâtre à ce point explosive ? Dans un contexte de traumatisme pathologique généralisé, il est permis d’en douter. Il est à craindre, par exemple, que pour rendre compte d’un désordre, l’artiste ne propose un désordre encore plus inquiétant, fait de ce que l’art a de plus violent, de plus radical. Tout acte artistique est en soi une atteinte à l’ordre qu’il questionne, interpelle, menace, déstabilise, " déborde ". L’acte terroriste surprend, nous tombe dessus. Il arrive aussi que l’art prenne de court, touche, blesse, dérange, perturbe, agresse, brise, détruise, brutalise, fasse voler en éclats. Et même s’il est peu probable qu’il tue, à nos yeux encore barbouillés de sang, cet art n’en serait pas moins terroriste.

YAE